Le travail social français est à un tournant. Depuis plusieurs années, les signaux d’alerte s’accumulent : désaffection des formations, conditions de travail éprouvantes, manque de reconnaissance salariale et symbolique. Face à cette situation, les pouvoirs publics ont décidé de frapper fort avec la création de l’Institut National du Travail Social (INTS), officiellement lancé en mars 2025. Voici ce qu’il faut retenir de ce projet ambitieux :
- L’INTS est né d’un constat de crise profonde du secteur (moins d’inscriptions, turnover élevé, perte de sens)
- Il repose sur trois missions principales : un cycle de hautes études, un centre de ressources national et une école de recherche
- Son objectif : redonner ses lettres de noblesse au travail social, attirer de nouveaux talents et produire des connaissances utiles au terrain
- Le projet soulève aussi des questions légitimes sur son financement, sa gouvernance et sa capacité à répondre aux besoins réels du terrain
Découvrons ensemble ce que l’INTS prévoit concrètement, ce qu’il pourrait changer pour les professionnels et les usagers, et les défis qui l’attendent.
Un projet national pour répondre à la crise du travail social
Le travail social ne fait plus rêver. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les inscriptions en formation chutent, les démissions se multiplient et les postes restent vacants pendant des mois. Les professionnels sur le terrain – éducateurs spécialisés, assistants de service social, conseillers en économie sociale et familiale – décrivent un quotidien marqué par la surcharge administrative, le manque de moyens et un sentiment d’invisibilité. Ce malaise, documenté dans le Livre blanc du travail social publié en décembre 2023, a posé les bases d’une réflexion nationale.
C’est dans ce contexte qu’a émergé l’idée de l’INTS. Un colloque de préfiguration s’est tenu en novembre 2024 au Conseil économique, social et environnemental (CESE), rassemblant plus de 300 participants : professionnels de terrain, élus locaux, chercheurs et étudiants en travail social. En mars 2025, une lettre de mission officielle et un communiqué ministériel ont scellé le lancement effectif de l’Institut. L’ambition affichée est claire : créer une structure nationale capable de fédérer, structurer et dynamiser tout le secteur.
Une nouvelle structure pour structurer et moderniser le secteur
L’INTS s’articule autour de trois grandes missions complémentaires, chacune conçue pour agir sur un levier différent.
Le cycle annuel des hautes études du travail social
Inspiré du modèle de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), ce cycle cible les cadres, décideurs, élus, journalistes et professionnels du secteur social. Le principe est simple : réunir dans un même espace de formation des personnes qui, d’ordinaire, ne se croisent jamais. Le format prévu mêle des modules thématiques, des visites de terrain et des échanges internationaux. La formation sera certifiante et payante, l’idée étant de constituer une communauté de réflexion influente et engagée autour des enjeux sociaux.
Le centre de ressources national
Ce deuxième pilier est à la fois un lieu physique et une plateforme numérique. Il a pour vocation de centraliser et de diffuser les connaissances sur le travail social : pratiques professionnelles, informations sur les formations, les passerelles de carrière et les financements disponibles. Il s’adresse aussi bien aux étudiants qu’aux professionnels en exercice, aux élus ou aux employeurs. Le centre prévoit également une animation territoriale à travers des événements régionaux et la valorisation d’initiatives locales. Il fonctionnera comme un véritable observatoire du secteur, en lien avec des laboratoires de recherche et des fédérations professionnelles.
L’école nationale de recherche
Troisième volet : encourager la recherche scientifique en travail social. L’INTS collaborera avec les laboratoires déjà présents dans les centres de formation pour développer la recherche-action. Concrètement, cela signifie une collaboration directe entre chercheurs, professionnels de terrain et personnes accompagnées. Des contrats doctoraux et post-doctoraux sont prévus pour soutenir les jeunes chercheurs, avec un objectif à long terme : créer une véritable filière universitaire dédiée au travail social.
Accélérer la production de connaissances utiles au terrain
L’un des paris les plus ambitieux de l’INTS, c’est de rapprocher le monde de la recherche et celui du terrain. Aujourd’hui, les travailleurs sociaux manquent souvent d’études solides pour appuyer leurs pratiques ou faire évoluer les politiques publiques. Les chercheurs, de leur côté, travaillent parfois de manière isolée, sans lien direct avec les réalités de terrain.
L’école nationale de recherche de l’INTS entend briser ce cloisonnement. L’approche privilégiée est la recherche-action : une méthode où les chercheurs collaborent directement avec les acteurs de terrain (professionnels, bénévoles, usagers) pour produire des savoirs concrets et applicables. Cette démarche interdisciplinaire permettra de mieux documenter les pratiques qui fonctionnent, d’identifier celles qui méritent d’être révisées et d’éclairer les décideurs publics avec des données fiables.
Mettre à disposition des ressources accessibles à tous
Le centre de ressources national est sans doute le volet le plus concret et le plus attendu par les professionnels. L’idée est de proposer un point d’accès unique – physique et en ligne – pour trouver tout ce qui concerne le travail social : fiches métiers, référentiels de formation, passerelles entre diplômes, aides financières, outils pédagogiques et retours d’expérience.
Voici un aperçu de ce que le centre de ressources pourrait proposer :
| Public cible | Type de ressource | Exemple concret |
|---|---|---|
| Étudiants | Informations sur les formations | Carte des écoles, passerelles entre diplômes |
| Professionnels | Outils et bonnes pratiques | Guides méthodologiques, fiches pratiques |
| Élus et décideurs | Données et rapports | Enquêtes territoriales, états des lieux régionaux |
| Employeurs | Attractivité et recrutement | Campagnes de valorisation, offres de formation continue |
L’animation territoriale prévue – avec des événements régionaux et la mise en lumière d’initiatives locales – devrait aussi permettre de créer du lien entre des acteurs qui travaillent souvent de manière isolée.
Renforcer l’attractivité et la reconnaissance des métiers
C’est probablement le sujet qui mobilise le plus les professionnels. Pendant le colloque de novembre 2024, les témoignages ont été unanimes : le travail social souffre d’un déficit d’image considérable. Beaucoup de citoyens ne savent même pas ce que font concrètement un éducateur spécialisé ou un assistant de service social. Les salaires restent modestes (la prime Ségur n’a pas suffi à combler l’écart), et la charge administrative prive les professionnels du temps qu’ils aimeraient consacrer à l’accompagnement humain.
L’INTS prévoit d’agir sur plusieurs leviers pour inverser cette tendance :
- Sensibiliser les décideurs grâce au cycle des hautes études, pour que les élus et responsables comprennent mieux les réalités du secteur
- Valoriser les métiers par des campagnes de communication et une présence accrue dans le débat public
- Outiller les établissements de formation en mettant à leur disposition des contenus de recherche et du e-learning
- Créer un réseau national d’acteurs engagés dans la transformation sociale, en fédérant institutions, universités, collectivités et associations
L’enjeu est énorme : sans une amélioration tangible de l’attractivité du secteur, les structures d’accueil et d’accompagnement continueront de fonctionner en sous-effectif, au détriment des personnes les plus vulnérables.
Les risques à anticiper pour garantir le succès du projet
Un projet de cette envergure ne va pas sans interrogations. Les professionnels et les observateurs du secteur ont relevé plusieurs points de vigilance qu’il serait risqué d’ignorer.
- Le financement pérenne : sans un budget stable et garanti dans la durée, l’INTS risque de s’essouffler après quelques années d’enthousiasme initial. L’histoire des politiques publiques en France montre que les structures sans ancrage budgétaire solide finissent souvent par péricliter.
- Le risque de centralisation : un institut national peut vite devenir une structure parisienne déconnectée des réalités territoriales. L’ancrage régional devra être une priorité dès le départ.
- La gouvernance : tous les acteurs – professionnels, formateurs, décideurs, usagers – doivent être représentés dans les instances de pilotage. Un INTS réservé à une élite universitaire ou administrative passerait à côté de sa mission.
- L’articulation avec les diplômes d’État : la cohérence entre les actions de l’INTS et les référentiels de formation existants reste à clarifier. Il faudra travailler main dans la main avec le ministère de l’Enseignement supérieur et les universités.
- Les attentes du terrain : les professionnels veulent des résultats concrets et rapides. Revalorisation salariale, réduction de la charge administrative, amélioration des conditions de travail… Si l’INTS reste cantonné à la réflexion théorique, il risque de perdre l’adhésion de ceux qu’il est censé soutenir.
INTS : vers une transformation durable du travail social ?
L’INTS représente une opportunité rare pour le travail social français. En combinant formation de haut niveau, production de connaissances et mise à disposition de ressources pour tous, il a le potentiel de transformer un secteur en crise en un domaine attractif, reconnu et mieux structuré.
Mais le chemin sera long. Le succès de l’INTS dépendra de sa capacité à écouter le terrain, à produire des résultats visibles rapidement et à maintenir un équilibre entre ambition nationale et réalités locales. Les professionnels du social, souvent fatigués des promesses non tenues, attendent des preuves, pas des discours.
Si l’Institut parvient à relever ces défis, il pourrait bien devenir le catalyseur d’un renouveau durable : mieux former les décideurs, outiller les professionnels, produire des savoirs utiles et, au bout du compte, renforcer la cohésion sociale à l’échelle du pays. Un pari ambitieux, mais un pari qui mérite d’être tenté.

Passionné de sport depuis toujours, j’ai fait de ma curiosité insatiable et de mon goût du défi les moteurs de ma carrière de journaliste sportif. Aujourd’hui, j’ai la chance de couvrir un large éventail de disciplines, de la musculation aux sports nautiques en passant par le CrossFit et les arts martiaux. Je m’efforce de partager avec vous, à travers mes articles, mon expertise et mes découvertes.
